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Festival Khiplace : Cours magistral du Chef d'état-major Pierre Schill sur le commandement par l'intention

  • Khiplace
  • 11 sept. 2025
  • 4 min de lecture

Le général Schill défend avec ferveur le principe selon lequel le commandement par objectif est le meilleur, surtout en opération. Loin de l'image stéréotypée d'une armée monolithique où les ordres descendraient de manière mécanique, l'Armée française, de manière historique, a toujours cultivé un style basé sur la synthèse, l'initiative, la subsidiarité et la capacité d'invention. Ce style, intrinsèque à l'esprit français, est plus que jamais nécessaire dans le combat moderne et la vie quotidienne. Il affirme que « la forme la plus aboutie de la discipline c'est l'initiative ». Cette approche vise à responsabiliser les échelons subordonnés en leur confiant l'initiative sur les modalités d'exécution, tout en conservant la primauté des finalités.


Les tendances actuelles et les obstacles à l'initiative


Malgré cette tradition, plusieurs facteurs poussent naturellement vers un commandement de détail, souvent perçu comme la « facilité » :


1. La maîtrise du risque : Le risque est constitutionnellement considéré comme un danger, et le principe de précaution incite à décrire les actions avec une précision accrue pour garantir le résultat et éviter les erreurs, au détriment de l'initiative déléguée.

2. La puissance des outils modernes : L'informatique et les outils de commandement donnent l'illusion qu'un jour, le sommet hiérarchique aura suffisamment d'informations pour décider seul et donner des ordres jusqu'aux échelons les plus bas, créant une illusion de certitude qui retarde la décision.

3. La complexité et la collaboration internationale : Il est plus aisé de documenter des processus détaillés, surtout lors de collaborations avec des alliés plus analytiques, comme les Américains ou les Britanniques, par opposition à l'esprit synthétique français.

4. Les contraintes économiques passées : Des économies significatives depuis 2008 avaient conduit à une logique de « client-fournisseur » entre les fonctions support et les combattants, affaiblissant le sens de la responsabilité globale du résultat.


Ces tendances, exacerbées par l'ouverture des domaines de lutte (cyber, espace, information), créent une illusion de certitude qui retarde la décision. Un exemple frappant est le début de la guerre en Ukraine, où une armée ayant su saisir l'initiative a tenu en échec une armée plus forte mais prisonnière d'un commandement de détail.


Une réforme impulsée par le contexte et les moyens


Trois raisons principales ont accéléré cette réforme :


1. L'obligation d'efficacité militaire : La pression opérationnelle actuelle lève les verrous organisationnels et mentaux, notamment en matière de gestion des risques.

2. Le besoin de simplification nationale : La démarche s'inscrit dans un mouvement national de simplification administrative, soutenu par le Président de la République.

3. Le retour des moyens : Des lois de programmation récentes ont augmenté les ressources des armées, permettant de prendre des mesures d'organisation plus coûteuses pour remettre en cohérence les responsabilités à des niveaux intermédiaires pertinents, au lieu de la logique de rentabilité économique qui avait primé par le passé.


La méthodologie du commandement par l'intention au quotidien


La mise en œuvre de ce commandement repose sur une méthode rigoureuse, appliquée tant en opération que dans la vie quotidienne des armées :


• L'initiative des modalités : Le subordonné reçoit un ordre, mais réfléchit aux comment faire, ses modalités étant ensuite validées par le niveau supérieur. L'important est de confier l'initiative des modalités, non la pleine responsabilité des modalités.

• La décision dans l'incertitude : Face à un adversaire qui crée de l'incertitude, la méthode française privilégie la synthèse rapide autour d'un « effet majeur » (le sens de l'action) plutôt qu'une attente illusoire d'informations exhaustives. L'illusion d'une décision en certitude malgré la complexité croissante et la puissance des outils est un piège.

• La règle du tiers de temps : Un chef ne doit consacrer qu'un tiers du temps disponible entre le présent et le moment de l'action pour donner ses ordres, afin de laisser aux échelons inférieurs le temps nécessaire à leur propre décision et à l'exercice de leur initiative.

• Le processus opérationnel (exemple) : Cela inclut le warning order (alerte et intelligence de l'action à venir), le parallel planning (association du subordonné à la préparation des ordres), le mission brief (expression claire de la mission, de l'idée de manœuvre et de l'effet majeur), le backbrief (le subordonné explique son plan pour validation), la définition d'un « espace de liberté » (limites d'action) et le blue force tracking (suivi continu sans micro-management). Le subordonné communique sur l'avancement et les éventuels ajustements.


Responsabilité et garantie du résultat : La quadrature du cercle


La question de la responsabilité en cas d'échec est centrale quand l'initiative est déléguée. Le général est clair : le chef ne délègue pas sa responsabilité ; il reste comptable du résultat, notamment du "résultat mortel" dans le contexte militaire. La solution réside dans une combinaison de facteurs :


• L'adaptation des missions : Confier des missions adaptées aux moyens et capacités du subordonné.

• L'apprentissage par le risque : Permettre la prise de risques mesurés dans l'entraînement quotidien pour maîtriser le risque sans sanction systématique en cas d'erreur.

• La maîtrise du chef : Le supérieur doit savoir reprendre les rênes si nécessaire pour garantir la victoire, même si cela implique de changer de chef, car il demeure comptable de la victoire finale.


Créativité et intéressement : Le style français


Pour cultiver l'initiative et la créativité, l'Armée de Terre s'appuie sur :


• Un style ancien et cultivé : L'initiative et la créativité font partie intégrante du style de l'Armée française depuis toujours, enseigné dans toutes les écoles de formation et qu'il est essentiel de mettre en œuvre au quotidien, même dans les domaines les plus organiques, pour que cet esprit infuse.

• L'intéressement : Des incitations sont introduites, comme l'autonomie sur les budgets de munitions, de véhicules ou de carburant, permettant aux unités de gérer leurs ressources et de bénéficier des économies réalisées pour d'autres actions. Cela donne de la responsabilité avec une obligation de résultat directement liée à l'intéressement.

• La sélection des chefs : Les leaders sont sélectionnés sur leur capacité à être coopératifs plutôt que propriétaires, créatifs, et aptes à prendre et à donner l'initiative.


Le général Schill souligne que cette approche du commandement, axée sur l'initiative et la responsabilisation, est très inspirante pour le monde de l'entreprise. En expliquant clairement la mission et en instaurant un dialogue constant, les organisations peuvent débloquer la créativité et l'efficacité de leurs collaborateurs, offrant une méthodologie éclairante pour la gestion dans l'incertitude.

 
 
 

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