Festival Khiplace : Olivier Babeau et la crise silencieuse de l’effort
- Khiplace
- 11 sept. 2025
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 16 sept. 2025
L'Ère du "Baba" : Une quête obsessive de l'absence d'effort
L'expression "ère du baba" tire son origine de mets comme le baba au rhum ou le lièvre à la royale, créés pour des palais incapables de mâcher. Ces symboles d'une nourriture "pré-mâchée" illustrent parfaitement une époque où tout est conçu pour minimiser le moindre effort. Cette tendance se manifeste partout, de l'exigence de livraisons en dix minutes – considérée comme essentielle – à la théorie du "score d'effort du consommateur", où la facilité d'achat l'emporte sur la qualité du produit lui-même.
Historiquement, l'effort était une composante inhérente aux trois grands besoins fondamentaux de l'être humain :
• Survivre était une lutte de chaque instant. Au Paléolithique, 10 % des décès étaient violents, un chiffre à comparer avec le pire de la Seconde Guerre mondiale, qui n'atteignait que 1 %. Les corps portaient les traces de cette violence, avec un os sur deux présentant des marques de fractures. La vie était incroyablement précaire, marquée par les famines, les épidémies (comme la Peste Noire qui décima 40 % des Européens au XIVe siècle) et des conditions de travail exténuantes, que ce soit dans les champs – où cinq personnes devaient travailler une journée entière pour récolter un hectare – ou dans les mines. La journée de travail sur le chantier de la cathédrale de Rouen au Moyen Âge commençait à 5h du matin pour se terminer à 21h. La vie était si difficile que l'espoir de la mort était souvent une délivrance, comme en témoignent les prières d'alors. Aujourd'hui, le temps de travail a chuté de façon spectaculaire : d'environ 4000 heures par an au XIXe siècle (représentant 70 % d'une vie éveillée), il ne constitue plus que 12 à 15 % d'une vie complète pour une carrière à temps plein. Autrefois, la vie était "du travail entrecoupé de loisirs" ; elle est devenue "du loisir avec quelques heures de travail". Le travail, jadis perçu comme une souffrance rédemptrice, est aujourd'hui souvent décrié, certains allant jusqu'à affirmer que "deux ans de travail en plus, c'est deux ans de vie en moins".
• Appartenir à une communauté exigeait des épreuves initiatiques ardus. Des scarifications chez les Indiens d'Amérique aux sauts risqués depuis des tours dans les îles du Pacifique, en passant par la "cryptie" spartiate qui imposait de survivre seul dans la nature pendant un an, les rites étaient destinés à forger l'individu et son lien au groupe. Même le maintien du rang d'un aristocrate relevait d'un travail acharné. À l'inverse, notre société contemporaine est de plus en plus individualiste, l'individu estimant que la société existe pour lui et non l'inverse. Cette "philosophie du canapé" symbolise un désengagement social, une préférence pour l'inaction et l'incapacité à prendre des décisions collectives. La livraison en dix minutes, jugée indispensable, illustre cette quête de la commodité poussée à l'extrême.
• Se réaliser s'inspirait de modèles exigeants : demi-dieux, héros comme Ulysse, saints (tel Siméon Stylite ayant passé 37 ans sur une colonne), chevaliers avec leur éthique d'amélioration de soi, ou encore la construction de cathédrales toujours plus hautes. L'époque actuelle a vu l'émergence d'une "civilisation des loisirs", symbolisée par l'ouverture de Disneyland Paris en 1992 peu après la fermeture d'usines. Les modèles sont passés de figures exceptionnelles à des influenceurs qui "ne foutent rien" ou des participants de téléréalité sélectionnés pour leur "parfaite médiocrité", créant un miroir dans lequel chacun peut se sentir moins "terrible". Cette évolution est bien illustrée par la "théorie des 4 P" : du Paradis (XVIIIe siècle) à la Patrie (XIXe siècle), puis à la Prospérité (Trente Glorieuses), pour finalement aboutir à la PlayStation (aujourd'hui). L'idée que "se faire plaisir" puisse être un objectif positif, voire contestataire, a émergé avec Mai 68, rompant avec une tradition où le plaisir était souvent teinté de honte.
Les conséquences alarmantes de cette fuite de l'effort
Les répercussions de cette crise de l'effort sont multiples et préoccupantes :
1. Explosion du mal-être et des pathologies mentales : Depuis 2012-2013, concomitamment à la généralisation du téléphone portable, une explosion du mal-être est observée chez les jeunes, avec une augmentation significative des symptômes dépressifs et suicidaires. Des pathologies comme la nomophobie (peur de perdre son portable), la selfitis (prise obsessionnelle de selfies, causant parfois des morts, plus de 150 par an), le FOMO (peur de rater quelque chose) et le "présentisme" (un monde où le passé est ignoré et l'avenir incertain, nous laissant coincés dans un présent éternel de recherche de plaisir immédiat) se répandent. Un Français sur dix ferait une dépression, et la dépendance aux drogues et aux antidépresseurs est croissante.
2. Détérioration cognitive et physique : Le "doomscrolling" – le défilement sans fin de contenus passifs – est un exemple de loisir qui détériore le cerveau plutôt que de le faire progresser. L'utilisation excessive des technologies entraîne une "atrophie" de nos capacités : réduction de la masse musculaire, rétrécissement des mâchoires (nécessitant des appareils dentaires pour les enfants), et même une diminution de la taille de l'hippocampe (mémoire spatiale) chez les chauffeurs de taxi qui utilisent le GPS. Les enfants, quant à eux, auraient perdu un quart de leurs capacités pulmonaires depuis les années 90 en raison de la sédentarité.
3. Impact de l'Intelligence Artificielle : L'IA est présentée comme "l'outil ultime pour nous épargner nos efforts", marquant la "fin absolue de l'effort". Elle génère déjà des rapports universitaires, des mails, et des lettres de recommandation, réduisant drastiquement le besoin d'effort intellectuel. Les modèles d'IA sont même devenus des "compagnons affectifs", comme en témoigne la réaction intense au retrait temporaire de certaines fonctionnalités de GPT-4, que de plus en plus de gens utilisent comme "psy compagnon" ou "ami intime", à l'image du film Her.
4. Changement des traits de personnalité : Une étude récente citée par le Financial Times a montré une chute de la conscience professionnelle, de l'agréabilité et de l'extraversion chez les 16-39 ans entre 2004 et 2024, tandis que le névrotisme a augmenté.
L'Impératif de "Sauver l'Effort"
Face à ce constat, il devient impératif de "sauver l'effort", non seulement dans le travail, mais dans tous les aspects de la vie. L'effort se définit comme la capacité à différer le plaisir immédiat, à faire ce que notre "moi de demain" souhaiterait que notre "moi d'aujourd'hui" fasse, et à répondre à la tension entre l'actuel et l'idéal.
Des pistes pour y parvenir incluent :
• Reprendre le contrôle de notre attention et de notre cognition face aux machines. L'intelligence artificielle, comme l'argent, est un "formidable serviteur mais un très mauvais maître".
• Faire le premier pas : Comme le dit le philosophe Alain, "Le secret de l'action, c'est de s'y mettre." Le plus difficile est souvent de commencer une tâche bénéfique.
• Lutter contre nos atrophies en choisissant, par exemple, l'escalier plutôt que l'escalator, et en s'engageant physiquement et intellectuellement.
• Trouver une passion : Dans un monde de divertissement infini, trouver une passion est une chance extraordinaire. Elle permet de mettre de côté les distractions et d'investir dans un plaisir à long terme.
• Considérer l'effort comme un "plaisir épargné" : L'effort est comparable à l'épargne. Comme l'épargne est une consommation différée, l'effort est un plaisir différé qui mène à des gratifications plus profondes et durables, comme l'apprentissage d'un instrument de musique, dont la valeur est inégalable pour celui qui le pratique.
• Se fixer des objectifs à long terme : L'exemple du youtubeur Aurelsan, qui a gravi l'Everest, montre comment repousser ses limites peut éveiller un sens du but et du bonheur, même si chacun peut trouver son propre "Everest" en fonction de ses aspirations.
En conclusion, si la technologie vise à nous épargner l'effort, ce dernier reste fondamental pour la survie, l'appartenance et la réalisation de soi. Comme l'avait pressenti John Maynard Keynes dans les années 30, la civilisation des loisirs, bien qu'extraordinaire, ne peut être envisagée "sans trembler", car bien utiliser son temps libre est "prodigieusement difficile".



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